Maltraitance à domicile des personnes âgées : un médecin témoigne

Publié le par Véronique Sokoloff

Interview du Dr R., médecin généraliste en secteur semi-rural, 57 ans

 

VS : Comment identifiez-vous les actes maltraitance ?

 

Dr R. : à mon sens, il convient de distinguer deux types de personnes âgées. Soit la personne est tout à fait consciente et dans ce cas nous allons nous baser sur une demande de la personne elle même qui vient se plaindre de maltraitance, ou sur un syndrome dépressif qui semble inexpliqué, dans la mesure où il n’y a pas, par exemple, de décès de conjoint ou de problèmes matériels spécifiques. Soit, deuxième cas de figure, la personne est en état de démence, quelle que soit la nature de cette démence, et là il faut se fier à des signes très indirects : une personne qui se met à refuser de manger alors que jusqu’à présent elle mangeait sans difficulté. Les premiers signes du départ sont donc une aggravation d’un état de santé global.

 

VS : Qui sont les maltraitants à domicile ? Quelle forme prend-elle et comment expliquez vous cette maltraitance ?

 

Dr R. : le maltraitant va être soit quelqu’un de la famille soit un aidant désigné par un service d’aide à domicile qui intervient régulièrement et qui, progressivement, se met à tout régenter et à avoir des prises d’autorité insupportables. La plupart du temps, ces aidantes sont des demandeuses d’emploi sans aucune qualification et à laquelle on donne, sur leur bonne mine et sur leur bon cœur, une qualification d’auxiliaire de vie. Les formes que prend la maltraitance peuvent être très variées. Il y a la violence physique, comme les coups mais aussi les privations, le fait de mal donner à manger à la personne, de la tutoyer, ou de la mettre en situation humiliante devant des tiers. Il m’est arrivé de venir chez une personne et de la trouver nue, se faisant laver, de m’excuser et de vouloir partir, et d’être prié par l’aidant de rester. On se retrouve alors face à un être âgé, figé parce que terrorisé par le fait d’être ainsi exposé, sans que l’aidant soit conscient de faire acte de maltraitance. On peut expliquer cette maltraitance par la difficulté de l’aidant à supporter d’une part sa fonction d’aide à la vie d’une personne démente et d’autre part par l’image qu’elle lui renvoie. Mais à mon sens, la première des maltraitances des aidants consiste à ne pas chercher à connaître la personne, ses antécédents sociaux et familiaux, son histoire de vie, son vécu.

 

VS : avez-vous déjà détecté chez des patients des traces de violence physique ou des signes de négligence laissant supposer des actes de maltraitance et comment avez-vous réagi ?

 

Dr R. : oui, cela m’est arrivé. Quelle attitude avoir ? Dans un premier temps, une attitude éducative, c’est-à-dire essayer de faire comprendre à la personne maltraitante qu’elle maltraite, car bien souvent elle n’en a pas conscience, sauf lorsqu’il y a violence physique, mais même alors elle se trouvera des excuses. Je reprends l’exemple du tutoiement. Dans les trois quart des cas, les aidants ne pensent pas être maltraitants en disant « Alors mamie Ginette, comment vas-tu ce matin ? ». Bien entendu, un tel échange peut se concevoir à condition qu’il y ait une histoire, un lien entre ces deux personnes, mais souvent ce lien n’existe pas. Ensuite, devant les violences, il convient de montrer que l’on est conscient de ce qui se passe et, lorsqu’il s’agit de tiers salariés, de faire remonter l’information au niveau hiérarchique. En général, cette maltraitance est le résultat d’un manque de capacités psychiques à accepter la dépendance de la personne âgée qui conduit alors à des attitudes violentes. Eloigner ce tiers fera alors cesser cette violence. Mais lorsque la maltraitance vient de la famille, c’est beaucoup plus compliqué, parce qu’il est très difficile d’y soustraire la personne âgée. Souvent, lorsque cette dernière est consciente, la seule chose qu’elle craigne c’est que l’on réagisse contre le maltraitant, car cela demeure l’unique lien social ou affectif qui perdure, même s’il est d’une nature qui nous semble incompréhensible. En tant que médecin, je ne peux pas faire grand-chose si la personne maltraitée souhaite que le statu quoi perdure. Tout ce que nous pouvons éventuellement faire, c’est d’essayer de faire comprendre au maltraitant que l’on est présent, que l’on sait et qu’il ne faudrait pas dépasser certaines limites, mais cela signifie aussi que l’on accepte ce qui se passe et que l’on avoue son impuissance.

 

VS : il est vrai que la situation peut être difficile à gérer quand la personne âgée est consciente et ne veut pas dénoncer la maltraitance dont elle est victime. Mais n’est-il pas possible d’agir pour les personnes totalement dépendantes et démentes qui ne peuvent pas se défendre ?

 

Dr R. : quand la personne est démente, c’est plus facile, car dans ce cas là nous ne sommes pas gênés par une volonté de non dénonciation. Dans ces situations, nous avertissons les autorités. Mais dans un premier temps, nous essayons de savoir quelle personne, ou quelle administration va pouvoir avoir levier sur les maltraitants, et va pouvoir éloigner la personne âgée. Mais attention, car nous ne sommes que des médecins. C’est-à-dire que nous sommes conviés chez les gens à leur demande. Donc, ils peuvent très bien nous tenir à distance de la personne maltraitée parce que nous avons mis les pieds dans le plat. La seule chose que nous pouvons alors faire, c’est prévenir nos confrères qui vont prendre en charge la personne, parce qu’il y a forcément un autre médecin ou un hospitalier qui va intervenir. Alors on téléphone et on avertit.

 

VS : vous est-il déjà arrivé de signaler un acte de maltraitance ?

 

Dr R. : une seule fois, auprès du juge des tutelles. J’ai demandé une mise sous tutelle en urgence qui a été délivrée en 48 heures. Il m’est arrivé d’en demander de nouvelles, mais elles m’ont toujours été refusées, sans que je comprenne pourquoi. Dans cette affaire, il s’agissait d’une patiente qui avait plus ou moins perdue une partie de ses capacités et que la famille trimbalait de notaire en notaire pour lui faire signer des documents la spoliant de tous ses biens. Même si elle était manipulable par ses proches, elle a cependant eu la capacité de me le dire, et j’ai pu agir en conséquence.

 

VS : avez-vous le sentiment d’être suffisamment bien formé à l’identification et au signalement de la maltraitance ? 

 

Certainement pas. Dans le cadre de mes études de médecine, je n’ai absolument pas été formé à la maltraitance des personnes âgées. Les seuls endroits où nous entendions parler de maltraitance, du moins pour les médecins de ma génération, c’était en pédiatrie, car les pédiatres sont très sensibilisés à la maltraitance sur enfant. Mais même alors, ils nous donnaient plutôt des « recettes de cuisine » pour que nous essayions de percevoir, qu’en présence de tels ou tels symptômes successifs chez un enfant, il fallait envisager la maltraitance. Nous avions alors pour « consigne » de prendre prétexte de la première fièvre venue pour demander une hospitalisation et l’hôpital se chargeait des démarches judiciaires éventuelles. Peut-être pourrions nous envisager la même chose chez les personnes âgées, mais le plus souvent elles vont refuser l’hospitalisation, sauf si elles sont démentes, et même dans ce cas là, dans le service hospitalier, les gériatres ne sont pas des pédiatres. Parfois, nous avons des propositions de formation à la maltraitance des personnes âgées, mais elles sont très rares. Notre formation continue a essentiellement pour but de nous mettre dans des rails pour des prescriptions les plus économiques possibles. Il s’agit de randomiser, de rentabiliser notre attitude thérapeutique vis à vis des grandes pathologies chères à la société. Donc on peut avoir dix formations dans l’année sur l’hypertension et le diabète, mais la maltraitance des personnes âgées …

 

VS : le médecin traitant a-t-il, selon vous, un rôle à jouer pour prévenir la maltraitance à domicile ?

 

Dr R. : oui, bien entendu, nous avons un rôle à jouer, parce que nous sommes l’une des premières personnes à pouvoir signaler ce qu’il se passe dans les familles. Mais nous sommes également très démunis. Il est certain que si nous pouvions montrer aux personnes âgées maltraitées qui sont dans la désespérance qu’il y a une solution adaptée à leur cas, qu’elles vont pouvoir entamer des démarches sans forcément accroître la maltraitance de façon immédiate, être rapidement protégées et que cela ne va pas totalement déséquilibrer leur vie, les choses pourraient être différentes. Mais ce n’est pas le cas. Lorsque la machine se met en route, la personne âgée va se trouver rapidement isolée, placée en EHPAD, parce que c’est la seule solution. Et si elle n’a pas d’argent, c’est encore plus compliqué. Résultat, on remplace parfois une maltraitance connue par une souffrance inconnue, voire une nouvelle maltraitance. Et c’est exactement comme cela que le perçoit la personne âgée. Elle est dépendante et elle a l’impression que de toute façon, elle va être plus ou moins maltraitée. Alors pour elle, autant rester dans un cadre qu’elle connaît.

 

VS : quelles solutions alors ?

 

Dr R. : que les EHPAD soient ouvertes à beaucoup plus de personnes et qu’il n’y ait pas systématiquement cette notion d’argent et de rentabilité qui les rendent inaccessibles à la plupart des personnes âgées. Les établissements publics sont rares sur le secteur et quand il y en a, il n’y a pas de places. Par ailleurs, il faudrait que ces structures ne soient pas elles mêmes des viviers de maltraitance. Car les principaux cas de maltraitance sur personnes âgées, je les ai connus en structures d’hospitalisation. Il m’est arrivé de « partir avec des patients sous le bras » en leur disant « on change de structure ». Cela a aboutit à des conséquences relativement compliquées, pour eux, certes, pour les familles, mais également pour moi. La maltraitance d’autrui sur autrui est un fait de société qui n’est pas nouveau. A mon sens, au delà du coût élevé des établissements et de l’insuffisance de structures adaptées qui contraignent trop souvent les proches à prendre en charge, contre leur volonté, des personnes âgées, au delà même du manque de formation des aidants, ce sont l’éducation et la culture qui permettront une amélioration de la situation, car la maltraitance trouve sa source, d’abord et avant tout, dans un manque de capacités intellectuelles, affectives et culturelles. 

 

Note de formationsantedroit


Afin de lutter contre la maltraitance en établissement et de promouvoir la bientraitance, nous proposons une formation sur ce thème à PARIS les lundi 9 et mardi 10 mai 2011.


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Anonyme 17/05/2017 01:04

J'ai été aide à domicile. Ce que vous décrivez existe. j'ai vu de rares collègues prendre le pouvoir sur des personnes âgées, mal leur parler, ne pas tenir compte de leurs souffrances ou de leurs besoins. Il existe maintenant des formations internes et obligatoires pour parler de la maltraitance. Ce dont il est rarement question par contre, c'est de la violence que subissent bien des aides malgré elle chez des usagers trop nombreux . Elle est fréquente et peu entendue, voire pas entendue. Demande de tâches abusives avec pressions et chantage, dénigrements, dévalorisation, insultes, harcèlement sexuel. Des interventions de plus en courtes, des pressions de la part d'entreprises, des souffrances psychologiques et physiques pas assez ou peu entendues. Un salaire très bas pour beaucoup de travail, d'autonomie, de responsabilités. Aucun soutien quand une aide se retrouve en arrêt maladie. L'isolement, le silence. Partout, on parle de besoins grandissants. Il va falloir améliorer les conditions de travail d'urgence. Les aidants souffrent aussi.